Je crois aux nuits

 

« Rien ne m’est trop petit, mais je l’aime

et l’enlumine, immense sur fond d’or,

Je le tends en offrande, et je ne sais de qui

l’âme ainsi se libère. 

Je vis ma vie en orbes grandissants

qui tournoient au-dessus des choses.

Sans doute ne pourrai-je accomplir le dernier,

mais je veux le tenter.

 Je tourne autour de Dieu, je tourne autour

de cette antique tour depuis des millénaires ;

et je ne sais encore : suis-je tempête, autour,

ou un immense chant. 

J’aime les heures sombres de mon être

Où s’approfondissent mes sens ;

j’ai trouvé en elles, comme en de vieilles lettres,

mon quotidien déjà vécu,

vaste et surmonté, comme une légende.

Elles m’apprennent que je possède

l’espace suffisant pour une vie seconde

et large et hors du temps.

Obscurité d'où je naquis,

je t'aime plus que cette flamme

qui limite le monde

en éclairant

quelque orbe

hors duquel nul ne la connaît.

Mais l'obscurité retient tout :

les formes et les flammes, les bêtes et moi-même,

tels qu'elle s'en saisit,

les êtres, les puissances...

Et il se peut que quelque grande force

se meuve à mes côtés.

 

Je crois aux nuits. » 

 

 

Rainer Maria Rilke, Le livre de la Vie monastique, Seuil, 1972, pp.91-92.

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