L'Âne culotte

L'âne singulier s'avançait sur un tapis de primevères, de gueules-de-lion, de caille-lait, de cardères sauvages, de chardons étoilés et d'esparcettes.

Il était beau, le poil luisant, étrillé de frais, couvert de rosée odorante et il semblait irréel. Ce n'était plus un âne de la terre, un baudet de village ; mais l'âne-type, l'âne pur, l'idée même de l'âne. Jamais je n'avais remarqué la noblesse de son maintien ; son pas tranquille ; le calme mouvement du col, et l'indulgence que dénotait le port nonchalant de ses oreilles. Ainsi rendu à la liberté naturelle, sans bât, sans pantalons, perdu jusqu'au poitrail dans les grandes jonquilles de montagne, il me parut sortir de quelque fabuleuse contrée. C'était l'âne enchanté, l'âne magique. Il n'avait plus d'âge. Il arrivait du fond de l'histoire des ânes, chargé de toutes les légendes d'ânes qui peuvent courir le monde ; mais les dépassant toutes. C'était l'âne du Jour des Palmes, l'âne de la Fête des Rameaux.

Il leva la tête et me vit. Jamais je n'oublierai ce regard, le plus grave, le plus raisonnable regard de bête qui se soit levé jusqu'à moi. Plus de résignation, ni de sombre patience, plus de mélancolie venue des profondeurs d'un esclavage millénaire, mais une sorte de dignité animale, de conscience modeste, de bonté sans rancune. Non plus un regard de bête soumise, mais un regard de bête libre, de bête associée.

 

Henri Bosco, L'Âne culotte, Gallimard, 1937, pp.42-43.

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