Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le Ciel est en toi

Toute folie finit par s'avérer raisonnable quand on la cultive assez longtemps.

 

Il y a des fuites qui sauvent la vie : devant un serpent, un tigre, un meurtrier.

Il en est qui la coûtent : la fuite devant soi-même. Et la fuite de ce siècle devant lui-même est celle de chacun de nous.

Comment suspendre cette cavalcade forcée, sinon en commençant par nous, en considérant l'enclave de notre existence comme le microcosme du destin collectif ? Mieux encore : comme un point d'acupuncture qui, activé, contribuerait à guérir le corps entier ?

Je serais encore en cavale si, au milieu d'une crise profonde, la petite question n'avait pas atteint mon oreille : "Où cours-tu ?"

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Il est essentiel de prendre soin de ce ciel en nous, invisible aux autres, de ce sanctuaire que la vie nous a édifié et que peuplent tous les intercesseurs, les messagers, ceux qui, de façon multiple, nous ont inspirés, conduits vers le meilleur de nous-mêmes. Honorer notre dette envers eux est la première, peut-être aussi l'ultime obligation. L'Esprit ne nous rencontre jamais sous cellophane. Il a toujours un visage, un son de voix, un nom, une odeur. Il passe de regard en regard, de sourire en sourire.

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Ce que toutes les cosmogonies des grandes religions illustrent et que la physique quantique a mis en évidence, c'est qu'une partie de l'univers est (dans) celui qui l'observe.

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C'est notre participation muette à tout ce qui a lieu sur terre, notre coresponsabilité qu'il s'agit de reconnaître. Seul celui qui a osé voir que l'enfer est en lui y découvrira le ciel enfoui. C'est le travail sur l'ombre, la traversée de la nuit qui permettent la montée de l'aube.

Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le Ciel est en toi ?

Désormais les mots vont se dérober.

Car le ciel est comme la traîne de la mariée que les enfants viennent toucher pour y croire.

Le ciel c'est de pressentir que tout ce que je ne mettrai pas au monde de gratitude et de célébration n'y sera pas.

Le ciel c'est la reddition, la fin de la croisade, les armes baissées.

C'est la goutte de miel de l'instant sur la langue.

J'ai beaucoup fait pour ce monde quand je suspends ma course pour dire merci.

 

Christiane Singer, Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le Ciel est en toi ?, pp.7, 12-13, 16, 18., Albin Michel, 2001

 

Tout sur terre nous interpelle, nous hèle, mais si finement que nous passons mille fois sans rien voir. Nous marchons sur des joyaux sans les remarquer. Les sens nous restituent le sens. Quand l'instant lâche sa sève, la vie est toujours au rendez-vous.

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Dans tous ces instants où je suis "touchée", Dieu est au rendez-vous. Dieu ou comme vous préférez : cette mémoire haute qui m'habite ! L'écho du logion 77 de saint Thomas : "Je suis partout. Quand tu vas couper du bois, je suis dans le bois. Quand tu soulèves la pierre, je suis sous la pierre..." Non pas : je suis le bois, je suis la pierre, mais chaque fois que tu es là, vraiment là, absorbé dans la rencontre du monde créé, alors je suis là ! Là où tu es, dans la présence aiguë, je suis aussi. Etre là ! Le secret. Il n'y a rien d'autre. Il n'est pas d'autre chemin pour sortir des léthargies nauséabondes, des demi-sommeils, des commentaires sans fin, que de naître enfin à ce qui est.

Christiane Singer, Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le Ciel est en toi ?, Albin Michel, 2001, pp.25, 28-29.

 

(...) le monde invisible est lié au monde visible de manière mystérieuse et a-causale. Tu ne sais jamais lorsque tu tiens un fil, à quoi il se trouve relié sur l'autre versant. Un succès considérable peut n'être qu'une coquille vide et une cheville tordue te faire retrouver le chemin perdu.

Tu ne sais jamais ce qui relie les choses entre elles. Jamais par la seule volonté, tu ne peux avoir accès au sens ou à l'essentiel. Tout le monde feint de croire que ce monde est stable et solide mais toi qui a été un enfant, tu sais bien qu'il n'en est rien. Tu peux préméditer, prévoir tout ce que tu veux, le fruit attendu ne vient pas. Agis sans intention ni esprit de profit et le fruit tombe (ou non) à tes pieds ! Bien que la causalité tant prisée soit sans cesse déjouée, nous continuons de nous y cramponner. La surgie du fruit n'a lieu que lorsque la dimension horizontale de l'effort, de la persévérance, rejoint brusquement la dimension verticale : celle du secret. Mais qui voudrait encore savoir ces choses ? Qui accepterait d'en recevoir la vivifiante, la bousculante leçon, jour après jour ?

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L'habileté qu'ont tout naturellement les enfants, les mystiques et les poètes d'aller et de venir d'un versant du monde à l'autre, de se faire pèlerins des deux mondes, danseurs sur les crêtes, relieurs de berges, constructeurs de passerelles, "pontifiés", a été simplement perdue.

Il nous faut retrouver cette aisance, cette innocence à danser entre les mondes, si naturelle aux cultures enracinées dans le sacré.

 

Christiane Singer, Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le Ciel est en toi ?, Albin Michel, 2001, pp.37-38.

 

Je ne connais guère métaphore plus inspirante pour frôler le mystère de la création que celle du noeud de la tradition hébraïque.

De quelle manière le visible est-il relié à l'invisible, le sacré au profane, le corps à l'âme ? Par mille fils emmêlés les uns aux autres et réunis en un noeud.

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Que veut dire ce noeud ? Ce noeud que, dans le commentaire talmudique, Dieu porte dans la nuque quand Moïse l'aperçoit de dos.

Le noeud exprime le mystère du monde créé. Rien n'est ni linéaire, ni causal, ni prévisible. Le noeud nous dit : prends soin du monde et de tout ce qui te rencontre. L'inattention te coûterait cher, te ferait rater les plus grands rendez-vous. Tu ne sais jamais à quoi le fil que tu tiens est relié de l'autre côté. A l'autre bout.

Chaque inconnu qui te rencontre peut être le messager des dieux.

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Chaque geste que tu fais peut t'ouvrir ou te fermer une porte. Chaque mot que bredouille un inconnu peut être un message à toi adressé. A chaque instant la porte peut s'ouvrir sur ton destin et par les yeux de n'importe quel mendiant, il peut se faire que le ciel te regarde.

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Tu ne sais jamais. Chaque geste peut déplacer une étoile.

Cette certitude que tout, aussi minime en apparence et à chaque instant, puisse être relié à la face cachée du monde, transforme radicalement la vie. Le brouillard de l'insignifiance uest levé.

Cette manière d'être au monde m'est familière, elle m'était naturelle quand j'étais enfant. Tous mes sens étaient en alerte car à tout moment cela pouvait surgir et me rejoindre : dans un tas de feuilles mortes sous un platane, dans l'eau noire de l'encrier, dans les poches du tablier, sous le préau de la cour, au fond d'une boîte remplie de boutons de nacre chez la mercière. A tout moment quelque chose d'insaisissable pouvait sourdre et me revêtir d'un frisson. La vie entière était sacrée.

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Christiane Singer, Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le Ciel est en toi ?, Albin Michel, 2001, pp.50-52.

 

Un instant, ensemble, un seul instant, ouvrons la cage de nos blessures, de nos peurs, de nos expériences négatives, de nos savoirs divers. Un instant, ouvrons ces fers si familiers que nous ne les sentons plus. Un instant, entrons dans l'incandescence de la mémoire ! L'amnésie dans laquelle nous sommes tombés quant à notre vraie origine met en danger les humains et la nature. Nous avons oublié que sans la puissance amoureuse qui nous habite, le monde est perdu. Tout sur terre appelle notre regard amoureux.

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Le monde menace de tomber en agonie si nous ne réveillons pas en nous cette faculté de louange. C'est l'intensité qui manque le plus à l'homme d'aujourd'hui. Où est en nous le désir, l'ardeur ? Où est cet amour qui tient éveillé ? "Ce n'est pas l'ascèse, disait Hrabia, qui fait que nous traversons la nuit sans dormir, c'est l'amour qui nous tient éveillés." Tous ces êtres autour de nous qui se plaignent d'un manque d'énergie oublient la ferveur.

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J'appelle amour tout ce qui est porosité absolue à Sa Présence.

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Ces espaces du toucher de la Présence, nous les retrouvons partout où l'ego, le désir de puissance, la manipulation n'ont pas troublé l'eau : devant la nature, devant un enfant, devant un animal, devant la beauté d'un regard, d'un corps, d'un visage, ces espaces en prise directe sur le divin.

 

Christiane Singer, Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le Ciel est en toi ?, Albin Michel, 2001, pp.68-70.

 

 

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